Les fouilles des Maîtreaux

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La découverte

Depuis plus de cinquante ans, les prospections menées par Henri Thiennet sur la commune de Bossay-sur-Claise avaient révélé une exceptionnelle densité de sites préhistoriques, notamment pour le Paléolithique supérieur. Parmi ces sites, celui des Maîtreaux avait livré des bifaces et des fragments de grandes pièces foliacées.

En 1991, Bertrand Walter  recueille aux Maîtreaux, dans une partie de prairie remise en culture, des vestiges lithiques à patine blanc-bleutée, qu'il attribue au Solutréen. Son rapport de découverte, adressé au Service Régional d'Archéologie,  retient l'attention de Thierry Aubry. Auteur d'une thèse sur l'exploitation des ressources en matières premières lithiques dans les gisements solutréens et badegouliens du bassin versant de la Creuse, il garde un grand intérêt pour le Paléolithique supérieur de la vallée de la Claise. La découverte de B. Walter lui apparaît suffisamment sérieuse pour que des fouilles soient entreprises à partir de 1994.
 

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Situation

Ce site est localisé le long d'un affluent temporaire de la rive gauche de la Claise, à un peu plus de 20 kilomètres de l’abri des Roches d’Abilly et à 15 de l’abri Fritsch. Il occupe la base d’un versant peu incliné.

Ce vallon entaille des formations géologiques du Crétacé supérieur et de l'Eocène. Comme en de nombreux points des vallées de la Creuse et de la Claise, les argiles de décalcification du tuffeau du Turonien supérieur fournissent en abondance des dalles de silex d'une excellente aptitude à la taille. 

Dans le cas présent, le prélèvement de ces dalles a été facilité par leur dégagement naturel dans le lit du cours d'eau qui draine la vallée. Cet élément explique la longue occupation du site, depuis le Paléolithique ancien jusqu'au Néolithique final, pour la production d'objets en silex.
 

le site des Maîtreaux en 1996, vu vers le Nord. Juste derrière les arbres, coule l'affluent de la Claise.

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Données stratigraphiques

 Les sondages et les fouilles ont permis de définir la séquence stratigraphique du site. Celle-ci, en cours d'étude sédimentologique et micromorphologique par Morgane Liard, se compose de 5 ensembles sédimentaires :
-C1 : couche sédimentaire riche en matières organiques, remaniée par les travaux agricoles.
-C2 : couche de limon argileux homogène.
-C3 : couche caillouteuse comportant des silex du turonien et du tertiaire, des quartz et des spongiaires.
-C4 : couche argileuse.
-C5 : substrat calcaire altéré. 

J15 coupe ouest

Localisation des coupes sur le site

Les couches C1 et C2a sont absentes de la coupe M8, celle-ci  ayant été effectuée après les fouilles. 

Les vestiges d'occupation humaine pendant le Paléolithique supérieur sont conservés dans la partie supérieure de l'ensemble 2 qui d'après les observations microscopiques de lames de sols par M. Liard, semble correspondre à la reprise d'un paléosol situé plus haut sur le versant, par un processus éolien probablement associé à un ruissellement diffus.
Ce sédiment est, hélas, trop acide pour conserver des vestiges organiques (bois, ossements).

Des nucléus débités selon la méthode levallois, et des éclats non retouchés, constituent le matériel lithique rencontré dans la couche 3. Un biface a été découvert en 1998, dans cet ensemble (carré M8).
 

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Les occupations solutréennes

 De 1994 à 2000 l'aire fouillée couvre une surface de 85 m2 pour une surface du site estimée à 400 m2 . Les recherches ont été orientées sur un axe Est-Ouest, deux limites assez nettes étant apparues au cours des travaux :
- Au Sud, alors que le pendage naturel s'accroît, les niveaux archéologiques sont perturbés par des phénomènes géologiques (solifluxion, ruissellement) affectant les vestiges après leur abandon, mais aussi par une destruction due aux outils agricoles.
- Au Nord, la limite pourrait provenir d'une érosion par un processus alluvial.

 Près de 30 000 pièces lithiques ont été cotées. Ces objets se répartissent, pour le Solutréen, sur deux niveaux :

Le niveau supérieur se caractérise par des amas de nucléus, des éclats de mise en forme et des fragments de lames fracturées lors du débitage. Ces vestiges témoignent d'une production de supports laminaires à profil rectiligne, tels des pointes à cran et des lamelles à dos.

Le niveau inférieur laisse apparaître les vestiges de façonnage de feuilles de laurier (éclats et fragments, de nombreuses pièces ayant été cassées en cours de fabrication). De grandes lames (dépassant souvent 15 cm) provenant de débitages sont aussi présentes, mais en proportion bien moindre que dans le l'autre niveau.

 Ce matériel lithique se présente sous forme d'amas, parfois d'une très grande densité pouvant contenir plusieurs milliers de vestiges. Ces concentrations sont d'un diamètre variant entre 40 cm et 1 mètre, séparées par des zones stériles ou des épandages diffus.


Vue du troisième décapage de la couche 2 des carrés N/O/P-10/11, du bord ouest de la fouille. (1997).
Deux amas de débitage laminaire apparaissent, environnés de blocs de silex et de petites plaquettes de grès et de calcaire rubéfiées.
Pour une vision plus précise du site, voir le plan de la fouille et les photos associées.

Les remontages effectués par Miguel Almeida et Maria Joao Neves qui concernent plus de 1200 relations entre objets, ont montré l'excellente conservation de la répartition spatiale des vestiges après leur abandon, et éliminent l'hypothèse d'un déplacement par un processus géologique. En effet, la majorité des liaisons concernent des pièces appartenant à la même concentration lithique et se trouvent à proximité immédiate les unes des autres. 
Dans les autres cas, les remontages établissent,  pour le niveau solutréen le plus récent, des  relations entre deux unités principales et des concentrations plus réduites, distantes de quelques mètres. Pour le niveau solutréen inférieur, les relations ont permis de définir plusieurs unités spatiales de l'ordre de 4 à 6 mètres carrés qui semblent synchrones et correspondraient à une phase d'occupation du site par quelques personnes.

Les remontages suggèrent une durée courte de formation de ces amas. Emmanuel Robin a proposé une interprétation comme vidange pour les concentrations circulaires des carrés Q/R-5/6, O-P7 et N7. Cette hypothèse est en accord avec les résultats des remontages effectués à partir des amas découverts en 1997 : ces concentrations seraient le nettoyage de la zone de plus forte densité des vestiges que l'on peut interpréter comme des postes de débitage.

Les matières premières utilisées proviennent essentiellement du Turonien supérieur, prélevé dans un rayon de moins de 1 kilomètre. Le silex local se présente sous la forme de dalles pouvant atteindre 1 mètre de longueur, à cortex généralement fin.

Outre le silex du Turonien supérieur, les solutréens des Maîtreaux ont utilisé de manière marginale des petites plaquettes de silex tertiaire, à grain fin et translucide, riche en calcédoine. Les quelques pièces en silex allochtones abandonnées sur le site proviennent du Turonien inférieur du nord du département de l'Indre et du Bathonien de la vallée de la Creuse.

Plusieurs plaquettes de calcaires rubéfiées ou de grès à ciment silico-ferrugineux ont été découvertes, associées avec les amas de plus forte densité. Leur répartition, l'absence de sédiments entre elles et les amas, ainsi que la rareté des silex brûlés, font penser à la vidange d'un foyer, plutôt qu'à une structure de combustion en place.
 

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Interprétation régionale de la fonction du site des Maîtreaux

Les occupations du site des Maîtreaux peuvent être interprétées de plusieurs façons :

- Ce pourrait être de vastes campements établis sur une grande surface, les fouilles n'ayant mis au jour, pour l'instant, que les aires spécifiques dévolues à la taille. Les arguments principaux contre cette hypothèse sont l’homogénéité des chaînes opératoires et la découverte, par des sondages sur une aire totale de 400 mètres carrés, d'assemblages lithiques provenant d'opérations de taille.

 - Il pourrait s'agir de courts arrêts (de plusieurs heures à plusieurs jours) de quelques personnes (dont deux ou trois tailleurs) en vue de constituer une réserve d'objets lithiques destinés à être utilisés sur d'autres sites locaux (encore non détectés) distants de moins d'une dizaine de kilomètres. Cette hypothèse trouve un argument dans la représentation partielle des premières phases de façonnage des feuilles de laurier sur les sites de Monthaud et de l’abri des Roches d’Abilly.

- Ces réserves d'objets pourraient aussi avoir été constituées dans le cadre de déplacements vers des sites de chasse distant de plusieurs dizaines de kilomètres. Les séries connues jusqu'à présent sur les sites en amont  et en aval du bassin versant de la Creuse, contiennent des pièces foliacées et des outils confectionnés en silex du Turonien supérieur qui ont  été transportés déjà fabriqués et abandonnés après usage, même si le débitage de supports lamellaires est attesté à l'Abri Fritsch et à Fressignes (Aubry 1991, Vialou D. et  A. 1990, 1994).
Le site des Maîtreaux aurait donc pu contribuer à alimenter, en partie, l'outillage de ces chasseurs sur un territoire qui reste à préciser. Seul l'examen en cours des séries lithiques des différents sites solutréens régionaux permettra de vérifier cette hypothèse et de mieux définir les déplacements et les modalités de gestion des ressources en matières premières lithiques.

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